31 mars 2007

Loft story

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Blanc comme bandelettes


Propriétaire je suis moi aussi
j'ai douze arpents de silence blanc
tout au fond du cerveau.

(Kenneth White, Un Monde ouvert)
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30 mars 2007

Douceur du printemps

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Les doigts dans l'herbe.



Léger, léger, très léger,
Un vent très léger vient de passer,
Puis s'en va, toujours très léger.
Et moi je ne sais pas ce que je pense
Et ne cherche pas à le savoir.

(Alberto Caeiro, Poèmes païens)
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29 mars 2007

Nada

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Délit de fuite.


Personne à qui pouvoir dire
que nous n'avons rien à dire
et que le rien que nous nous disons
continuellement
nous nous le disons
comme si nous ne nous disions rien
comme si personne ne nous disait
même pas nous
que nous n'avons rien à dire
personne
à qui pouvoir le dire
même pas à nous

Personne à qui pouvoir dire
que nous n'avons rien à faire
et que nous ne faisons rien d'autre
continuellement
ce qui est une façon de dire
que nous ne faisons rien
une façon de ne rien faire
et de dire ce que nous faisons

Personne à qui pouvoir dire
que nous ne faisons rien
que nous ne faisons
que ce que nous disons
c'est-à-dire rien

(Ghérasim Luca, Paralipomènes)
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28 mars 2007

Galopin !

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Des cellules de souris provenant d'une souris.


Pour finir, j'ai fini ou peu s'en manque, mon tableau, et nous avons impatience de te voir nous faire cette fameuse Saint-Sylvestre, que c'est ton tour cette année de nous en régaler chez toi. En attendant, conserve-toi la bonne disposition de ton estomac en parfaite santé qui te sera nécessaire pour digérer les susdits pâtés et autres confitures susnommées de la Saint-Sylvestre. Excuse la bassesse imprévue de langue française que je te témoigne dans cette lettre que ma plume te trace ici de ma main pour croire à la prudence inaltérable avec laquelle mon coeur ne cessera de battre jusqu'à la mort pour tes vertus de tout ton être, dont je te prie en toute persuasion de me croire capable.

(Eugène Delacroix, Lettres intimes)
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27 mars 2007

Charnu

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Un cadeau parfait.


Il aimait la pénombre que developpe le thé dans son monde chaud et liquide.
Et les couleurs que la petite feuille roulée déploie en filaments dans l'eau avant de s'y mêler.
Et le déchet rougeâtre et à certains égards automnal qui vient peu à peu gésir au fond du bol de porcelaine.

(Pascal Quignard, Les Ombres errantes)
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24 mars 2007

Ambiguïté

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Cet hivernage de la pensée occupée d'un seul être que l'absence s'efforce de placer à mi-longueur du factice et du surnaturel.

Ce n'est pas simple de rester hissé sur la vague du courage quand on suit du regard quelque oiseau volant au déclin du jour.

(René Char, Lettera amorosa)
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07 mars 2007

Promesse

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En route pour de nouvelles aventures.


un éclat de tuile advenue douce...un tesson arrondi par les fourmis illimitées de la mer...une pierre laiteuse ternie par un film de sel... nous prenons plus vite notre propre forme ronde sous le temps... sous le monde cahoté caillouteux les abaques de l'écume les chambardements des dunes

le sable vous approche...la lumière vous approche...l'eau vous caresse vous laisse on tend vers des formes moins rudes...l'harmonie dans les grains de temps (pieuvres glissent) (de petites chutes pluvieuses) l'oxygène les plantes participent (on s'abrège en bruissements) opaque fragment par fragment cosse ouverte...d'où roulent

on voulait se recouvrir...doucement d'une paupière...devenir grumeau...dans la pierre...genou d'un tertre avec bouquetins et cassis...rien ne serait plus dent

rien sifflerait...(rien cris rien zigzag rondes rondissantes sous les constellations semoules...(cantons d'épaisse laine...toits...toits...toits de rave ronde

(Jacques Roubaud, )
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05 mars 2007

Blasphème !

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Première rencontre en vrai.




Le livret attribue à Murillo un Aveugle chantant et jouant de la vielle, d'une ignoble et effroyable vérité. Sans contredit cette figure est d'un artiste espagnol et de l'école de Séville ; mais Murillo, dans sa première manière, a un coloris plus sombre, et ses derniers ouvrages sont exempts de la sécheresse qu'on remarque dans ce tableau. Il conviendrait mieux, ce me semble, à Velasquez, qui à son début, s'essaya dans les sujets vulgaires, et qui alors était loin d'annoncer ce pinceau gracieux et suave qu'il acquit à la fin de sa carrière.


(Prosper Mérimée, Notes d'un voyage dans l'ouest de la France)
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03 mars 2007

Éclipse

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Coupable sommeil


Demain, à sept heures, il se produira un événement étrange : la terre se posera sur la lune. Le célèbre chimiste anglais Wellington parle, lui aussi, de cela.
J'avoue que je ressentis une inquiétude cruelle, lorsque je me représentai l'extrême délicatesse et la fragilité de la lune. La lune, d'ordinaire, se fabrique à Hambourg, et fort mal... Je m'étonne que l'Angleterre ne fasse pas attention à cela. C'est un tonnelier bancal qui la fait, et l'on voit bien que cet imbécile n'a aucune idée de la lune. Il y a mis un cordage goudronné et de l'huile de bois ; c'est de là que provient sur toute la terre cette puanteur terrible qui nous oblige à nous boucher le nez. C'est pour cela aussi que la lune est une sphère si délicate que les hommes ne peuvent y vivre et que maintenant elle est habitée uniquement par des nez. Voilà pourquoi nous ne pouvons apercevoir notre propre nez, car tous les nez sont dans la lune.
Et lorsque j'imaginai que la terre est une substance lourde et qu'en s'asseyant sur la lune elle risquait d'écraser nos nez en poussière, une inquiétude telle me saisit qu'ayant mis mes bas et mes souliers, je me précipitai dans la salle du Conseil d'État pour donner l'ordre à la police d'empêcher la terre de s'asseoir sur la lune.

(Nicolas Gogol, Journal d'un fou)
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25 février 2007

Empoté

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Calice noir et rebelle, minable dans son réceptacle vert.


Et à propos de parapluie, Sibylle, tu te rappelles le vieux pépin que nous avons jeté dans un ravin du parc Montsouris par une soirée glaciale de mars ? Nous l'avons jeté là parce que nous l'avions trouvé place de la Concorde, déjà un peu déchiré, et tu t'en étais beaucoup servie, surtout pour l'enfoncer dans les côtes des gens dans l'autobus ou dans le métro, toujours distraite et maladroite, bayant aux corneilles ou à ce petit dessin que faisaient deux mouches au plafond de la voiture, et cet après-midi-là il y eut un orage et tu voulus ouvrir fièrement ton parapluie quand nous sommes entrés dans le parc, alors ta main a déclenché un cataclysme d'éclairs glacés et de nuages noirs, de lambeaux d'étoffes déchirées et de tiges arrachées, et nous riions comme des fous en nous faisant tremper, puis nous avons pensé qu'un parapluie trouvé sur une place devait mourir dignement dans un parc, il ne pouvait entrer dans le cycle ignoble de la poubelle ou du ruisseau ; alors je l'ai refermé de mon mieux, nous l'avons emporté jusqu'en haut du jardin près du petit pont sur le chemin de fer et je l'ai lancé de toutes mes forces au fond du ravin mouillé tandis que tu poussais une imprécation de valkyrie. Et il s'est enfoncé dans le creux du ravin comme un bateau qui succombe à l'eau verte et orageuse, à la mer qui est plus félonesse en été qu'en hiver, à la vague perfide, selon des citations que nous poursuivîmes longuement, tous les deux amoureux de Joinville et du parc, enlacés et pareils à des arbres mouillés ou à des acteurs de cinéma d'un très mauvais film hongrois. Il reposait dans l'herbe, tout petit et noir, comme un insecte écrasé. Et il ne bougeait plus, aucun de ses ressorts de s'étirait plus comme avant. Fichu. Fini. Ô Sibylle ! et nous n'étions pas contents.

(Julio Cortazar, Marelle)
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24 février 2007

Grand Feu

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Je vis un cheval pâle...


Le grand ciel noir était plus pâle que ces jambes,
avec l'obscurité il ne pouvait se fondre.
C'était le soir où près de notre feu
un cheval noir apparut à nos yeux.

Je n'ai pas de souvenir de noir plus sombre.
Plus noires que charbon étaient ses jambes.
Il était noir comme la nuit, comme le vide.
Il était noir de la crinière au fouet.
Mais c'est d'un autre noir, déjà, qu'était
son dos qui ignorait la selle.
Il restait sans bouger. Endormi, semblait-il.
Et la noirceur de ses sabots était terrible.

Il était noir, inaccessible à l'ombre.
Si noir, qu'il ne pouvait être plus sombre.
Aussi noir que l'est la nuit noire à minuit.
Aussi noir que l'est le dedans d'une aiguille.
Aussi noir que sont les futaies les plus hautes.
Comme dans la poitrine l'espace entre les côtes.
Comme le trou sous terre où se cache le grain.
À l'intérieur de nous c'est noir, je le crois bien.

Et pourtant oui, il devenait plus sombre !
Il n'était que minuit à notre montre.
Il était là, sans s'avancer d'un pas.
Sous son ventre régnaient des ténèbres insondables.
Son dos déjà disparaissait.
Plus rien de clair ne restait.
Ses yeux luisaient en blanc, comme une chiquenaude.
Sa prunelle en était plus effrayante encore.

Il était comme un négatif.
Pourquoi avait-il donc, suspendant son pas vif,
décidé de rester parmi nous si longtemps ?
Sans s'éloigner de notre feu de camp ?
Pourquoi respirait-il cet air si noir,
faisant craquer les branches sous son poids ?
Pourquoi ce rayon noir qu'il faisait ruisseler ?

Parmi nous tous, il se cherchait un cavalier.

(Joseph Brodsky)
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23 février 2007

Oreilles de mauvaise foi

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Faut-il une attente avant la surprise ?


Il s'efforçait depuis quelques jours d'être heureux des nuages qu'il amoncelait sur sa toile au-dessus d'un chemin de pierres. Mais qu'est-ce que la beauté quand on sait que l'on va partir ? Demain le bateau va le conduire vers une autre île. Il ne reviendra plus dans celle-ci, il ne reverra plus ce chemin.

Il trembla d'angoisse, soudain, et laissa tomber son pinceau dont un peu de l'ocre sombre, presque du rouge, éclaboussa le bas de la toile. Ah ! quelle joie !

Chateaubriand au bord du Jourdain après le long voyage, que peut-il faire sinon emplir une fiole de l'eau du fleuve ? Il écrit sur une étiquette : eau du Jourdain.

Tache, épiphanie de ce qui n'a pas de forme, pas de sens, tu es le don imprévu que j'emporte jalousement, laissant inachevée la vaine peinture. Tu vas m'illuminer, tu me sauves.

N'es-tu pas de ce lieu et de cet instant un fragment réel, une parcelle de l'or, là où je ne prétendais qu'au reflet qui trahit, au souvenir qui déchire ? J'ai arraché un lambeau à la robe qui a échappé comme un rêve aux doigts crispés de l'enfance.

(Yves Bonnefoy, La Vie errante)
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22 février 2007

Respect

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Ne s'attendre à rien et faire lever la fureur.


Je voulais vivre comme
les fourmis, dans la terre et mangeant
la terre, opaque et sans
futur, et même là je voulais
vivre aussi comme un ange qui passerait
par-dessus tout le poids
du jour, sans hâte, sans désir
et j'étais l'ange
et les fourmis, absurde
et lumineux et noir.

(Claude Esteban)
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21 février 2007

At home

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Bien...


Un matin comme les autres,
l'avoine coupée d'hier,
le verger jonché de prunes.

Le ruisseau ne cesse guère
de s'en aller sous la brume.

Un nuage à l'horizon,
l'agneau que sa mère oublie,
le pic-épeiche et son cri.

La grande herbe se balance
depuis les débuts du monde.

(Jean Grosjean)
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20 février 2007

Quelques larmes

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On peut toujours rêver.


Il est des villes dans lesquelles on ne revient jamais.
Le soleil s'y cogne aux fenêtres comme à des miroirs sans défaut.
Et donc on n'y pénètre pas, pour tout l'or du monde.
Là-bas toujours coule une rivière sous six ponts.
Là-bas sont des lieux où la bouche se collait
à l'autre bouche, et la plume aux feuillets.
Là-bas, arcades, colonnades, monstres de bronze font trembler le regard ;
Là-bas, la foule parle, assiégeant le tramway,
la langue de celui qui est parti.

(Joseph Brodsky)
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18 février 2007

Quinze

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En attente de colle blanche.


C'est une chaise qui a créé le monde : au commencement, il n'y avait que des chaises. Elles s'ennuyaient. Faisons-nous un homme, dit une chaise, un homme qui posera son séant sur notre siège, qui s'appuiera contre nos dossiers, qui nous changera de place, qui nous polira, nous cirera, nous caressera. Cette chaise-là pensa l'homme si fortement que l'homme fut. Et l'homme, enfant de la chaise, vit de plus en plus assis.

(Norge, Les Cerveaux brûlés)
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17 février 2007

Homo faber

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Que tes fils sont forts et tendres...


.. .Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d’humeur goguenarde et grivoise, qui fume sur sa porte, à l’enseigne de la double bière de mars.
.. .L’index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui, dès le matin, soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille dont elle est amoureuse.
.. .Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui serait soldat s’il n’était brasseur, et qui serait cheval s’il n’était homme.
.. .Le doigt de l’anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine, qui vend des dentelles aux dames, et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.
. ..Et le doigt de l’oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur qui toujours se brimbale à la ceinture de sa mère comme un petit enfant pendu au croc d’une ogresse.
.. .Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.

(Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit)
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16 février 2007

Quelques neurones

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Jubilation ?


On ne peut être content de soi que lorsqu'on se rappelle ces instants où, selon un mot japonais, on a perçu le ah ! des choses.

(Cioran, Écartèlement)
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15 février 2007

A

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Un autre cri.


Tu peux bien prendre la mer par les cheveux
et la secouer comme un vieux tapis, endormir
tout une forêt rien qu'en la regardant droit
dans les yeux, attacher

le vent au bout d'une ficelle et le mener
à la baguette, c'est facile, à peine
un jeu d'enfant dans la chambre des mots,
et l'univers dans sa poche n'est plus

qu'une bille de verre, mais effacer
une lettre, une seule, du cri qu'elle a poussé
quand, brûlant ses derniers bateaux,
tu as laissé retomber sur le seuil

sa main blanche, ça non.

(Guy Goffette)
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14 février 2007

Souvenir élastique

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Un mercredi soir...


Baiser au front — c'est effacer l'ennui.
Je baise au front.

Baiser les yeux — c'est tuer l'insomnie.
Je baise les yeux.

Baiser les lèvres — c'est donner à boire.
Je baise les lèvres.

Baiser au front — c'est effacer la mémoire.
Je baise au front.

(Marina Tsvétaïéva, Le Ciel brûle)
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13 février 2007

Bouffées

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Envie de billes et de smilys


[...] quand le vent tomba d'un coup et que le soleil devint au moins deux fois plus grand (plus tiède, veux-je dire, mais en fait, cela revient au même), je m'assis sur le parapet et me sentis terriblement heureux de cette matinée de dimanche. Des mille façons de combattre le néant, une des meilleures est de prendre des photos, activité à laquelle on devrait habituer les enfants de bonne heure, car elle exige de la discipline, une éducation esthétique, la main ferme, le coup d'oeil rapide. Non pour être à l'affût du leurre comme le premier reporter venu et attraper la stupide silhouette qui sort du n° 10 Downing Street mais lorsqu'on se promène avec un appareil photo, on a comme le devoir d'être attentif et de ne pas perdre ce brusque et délicieux ricochet de soleil sur une vieille pierre, ou cette petite fille qui court, tresses au vent, avec une bouteille de lait ou un pain dans les bras. Michel savait que le photographe échange toujours sa manière personnelle de voir le monde contre celle que lui impose insidieusement l'appareil (il passe à présent un grand nuage presque noir) mais cela ne l'inquiétait pas outre mesure, sachant qu'il lui suffisait de sortir sans son Contax pour retrouver ce ton distrait, la vision sans cadrages, la lumière sans diaphragme. En ce moment même (quel mot : en ce moment, quel stupide mensonge) par exemple, je pouvais rester assis sur le parapet, au-dessus du fleuve, à regarder passer les péniches noir et rouge sans avoir envie de les penser photographiquement, me laissant simplement aller dans le laisser-aller des choses, courant immobile avec le temps. Le vent était tombé.

(Julio Cortazar, Les fils de la vierge)
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12 février 2007

Linéaire

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Changer de dimension...




La grammaire, disait Bhartrihari
conduit elle aussi à la béatitude

j'ai coupé les pages et tiens à la main ce livre
l'ouvre, et vois les noirs caractères semblables

aux traces qu'un fou ivre
pourrait laisser sur le sable.

(Kenneth White, Un monde ouvert)
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11 février 2007

Une voix

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Je te téléphone, ce n'est pas normal que je te téléphone.


Devant moi le chemin
En pente douce dans le soir.
Hier encore, épris,
Il disait : « ne m'oublie pas ».
Aujourd'hui il y a le vent,
Et les cris des bergers,
Et des cèdres tourmentés
Près des sources pures.

(Anna Akhmatova, Troupe blanche)
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10 janvier 2007

Tommy

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Une porte garnie de lierre et de roses rouges, et la foule qui se presse.


— Dans la Chine ancienne, les villes étaient entourées de hautes murailles, percées de plusieurs portes, déclarai-je après avoir réfléchi un instant. Les Chinois accordaient aux portes une signification importante. Elles ne servaient pas seulement de points d'entrée et de sortie, on pensait que l'âme de la ville y résidait ou devait y résider. De même que, dans l'Europe du Moyen Âge, on considérait l'église avec la place qui l'entourait comme le coeur d'une ville. Aujourd'hui encore, il reste quelques-unes de ces magnifiques portes en Chine. Et sais-tu comment les Chinois s'y prenaient pour les édifier ?
— Non.
— Ils se rendaient sur un ancien champ de bataille avec une charrette, et ramassaient des ossements. La Chine a une longue histoire, il était facile de trouver d'anciens champs de bataille.
Aux points d'entrée de la ville, on construisait d'immenses portes dans lesquelles on insérait ces ossements. Parce qu'on espérait, en rendant ainsi hommage à l'esprit des guerriers morts, obtenir d'eux qu'ils continuent à protéger la ville. Et ce n'était pas tout : une fois la porte construite, on amenait des chiens vivants, et on les égorgeait en aspergeant la porte de sang encore tiède. Les Chinois pensaient que ce rituel magique – mélanger du sang frais à des ossements desséchés – redonnait leur force aux âmes des guerriers d'autrefois.
Sumire attendit la suite en silence.
— Écrire un roman est presque pareil. Tu peux construire une magnifique porte incrustée d'ossements anciens, cela seul ne donnera pas vie à ton roman. Les fictions ne sont pas de ce monde. Pour relier une histoire à notre monde à nous, il faut une cérémonie magique, un baptème.
— Tu es en train de me dire que je dois amener un chien qui m'appartient sur le chantier en construction ?
Je hochai la tête.
— Et asperger la porte de sang ?
— Peut-être.
Sumire réfléchit un moment en se mordant les lèvres. Jeta encore quelques malheureeux cailloux dans l'étang.
— Je préférerais éviter de tuer un animal.
— C'est une métaphore, répondis-je. Tu n'es pas obligée d'égorger réellement un chien.

(Haruki Murakami, Les Amants du Spoutnik)
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09 janvier 2007

Mahjong

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Le nom ralentit et accélère.


Depuis que je vis au sommet d'un phare, des pans de mon vocabulaire se sont effondrés. La mémoire, c'est friable. Par paquets, les mots ont chuté dans la mer ; des familles entières de mots se sont noyées, et je laisse à d'autres le soin de trouver une métaphore sur les falaises que je suis censé apercevoir, les jours de beau temps, mais jamais il ne fait assez clair, ou bien, allez savoir ; peut-être, depuis le temps, la mer a-t-elle eu raison d'elles.
Oh, le déclin du vocabulaire ne fut pas l'affaire d'un jour. Mais la mer a les siècles dans sa poche. Comment dire ? Lorsque je vivais à terre, j'écoutais les savants faire état d'espèces en voie d'extinction. J'ai l'impression qu'ils parlaient des mots qui disparaissent des conventions, puis des dictionnaires. Il faut les entretenir comme on arrose des plantes et si l'un d'eux est délaissé, il sèche sur pied.
Je suis le gardien du phare et, incidemment, à force de lire la mer entre ses lignes (la mer n'écrit pas de gauche à droite mais en cercle, dans le sens contraire de l'aiguille d'une boussole, autour du phare), j'ai appris qu'on pouvait vivre heureux avec moins de mots. Chaque mot que j'oublie est un dard qu'on me retire.

(Éric Faye, Je suis le gardien du phare)
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08 janvier 2007

Pas Victor

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Outré, scandalisé, opiniâtre, entraîné, le prof...


Quelque part à Mbour, ce jour-là, il y avait un grand jeune homme. vingt-six ans, un mètre quatre-vingt-dix au moins, il était professeur de lettres modernes et se préparait à l'examen d'une tout autre manière.
Qu'avait-il mangé ce midi-là ? Du yassa ? Du thieb ? À quoi était décliné son riz du jour ? En tout cas, ce n'était pas du mbakhale qu'il avait mangé avant de venir nous examiner. D'ailleurs, avait-il seulement mangé ? Pour la première fois, son stylo montrerait la direction d'un destin, ferait perdre ou gagner toute une année de vie. Il exécutait des gestes ralentis par la longueur de ses membres. Ses documents rangés dans son sac en cuir, il avait pris le chemin du lycée. Il marchait sans doute pour se détendre et essayer de contenir cette émotion qui risquait de déceler aux candidats qu'il avait aussi peur qu'eux. Sa tête était remplie de visages encore inconnus. Cherchait-il à se représenter l'image du lycéen qui mériterait sa meilleur note en l'étonnant ? Car les professeurs sont avides de surprises. Ils se délectent autant que les quelques chanceux, ou doués, qui arrivent à desserrer l'étau de leurs pinceaux pour en faire jaillir l'encre artistique de la note suprême.

(Fatou Diome, La Préférence nationale)
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29 décembre 2006

Le goût des vitres

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Un peu de poussière sur la langue.


Telles des cases de mots croisés, les fenêtres de l'immeuble d'en face se dessinaient dans la nuit. Elles comportaient de nombreuses lettres. Victor contemplait ces témoignages de vies ordinaires. Il était triste mais le silence le réconfortait, et il fut peu à peu gagné par un grand calme, étrange, presque douloureux, comme avant un orage. Les paumes plaquées sur l'appui froid de la fenêtre et les jambes collées au radiateur chaud, il attendait que cette sensation le quitte, conscient de son aspect éphémère.

(Andreï Kourkov, Le Pingouin)
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28 décembre 2006

Sans rien

.
Rien de rien


R.M. — [...] Mais si nous revenions à Psammenitus ?
M. — Ce n'est plus Psammenitus qui nous intéresse...
R.M. — Mais bien plutôt le moraliste qui s'étonne de Psammenitus ; le spectateur, disions-nous...
M. — Qu'avons-nous donc découvert de ce spectateur...
R.M. — ...s'il veut éviter les déceptions, les accidents de la rue, les rendez-vous manqués...
M. — ...tirer le meilleur parti de la roulette...
R.M. — ...et sagement observer Psammenitus ? Sinon qu'il lui faut étayer chaque parole de sa part de silence, chaque décision de sa part d'indécision, chaque raison de sa part de folie. Bref, restituer à chacune de nos pensées cette zone d'ombre et de contradiction...
M. — ...que les philosophes, je suppose, avaient coutume d'appeler l'infini, l'absolu...
R.M. — ...et les psychanalystes (plus timidement) les complexes.
M. — ...à laquelle nous faisons sans doute allusion, lorsque, à la question : « À quoi songez-vous ? » nous répondons vaillamment : « À rien. »
R.M. — Entendez : à rien qui se puisse dire, à rien qui ne perde, sitôt exprimé, sa nature et son sens même.
M. — Et le miroir, s'il réfléchit, c'est qu'il a son tain et sa partie obscure.

(Jean Paulhan, Entretien sur des faits divers)
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27 décembre 2006

Abandonner la droite

.
Chausser ses patins et dire zut aux pointillés.


Je suis le plan, je suis
L'étendue, l'ouverture,
Le libre aller-venir.

Mieux que la droite
Ou que la sphère,
Je dis l'espace.

Je suis en fait
L'espace illimité.

Je suis pour tous
Vos possibilités.

Je tiens l'espace égal
À lui-même en tous lieux
Ou différent, marqué, cerné
Selon vos lois, selon vos voeux.

Je ne suis que celui
Qui vous offre l'espace
Et votre point d'appui.

Si vous voulez,
Si vous avez besoin
Pour être d'une assise.

Sinon, voguez !

Je ne demande rien.
Allez à votre gré
Dans le creux du volume
Ou dans son plein.

Je reste, j'attendrai.

(Guillevic, Euclidiennes)
.

26 décembre 2006

Il suffit

.
de...


Un jour de plus offert :
Jour de volet ouvert
Sur le temps d'après Pâques.
Sur le sang renouvelé
— rosées, pavots, buissons —,
Offrande d'un jour de plus

À la vie invécue.

(François Cheng, À l'orient de tout)
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