30 septembre 2005

Images autocollantes

HODIE

Une malle au grenier, des éclats de passé, et tout au fond une glace verdie, floue et peuplée.


C'est une maison dorée, presque un petit château
enrubanné d'étoiles.
On ouvre une fenêtre
chaque jour avant Noël,
il y a des surprises derrière,
dit la mère.
Puis elle jette l'oiseau de l'enfant contre le mur
et des étoiles de sang percent d'autres fenêtres
rouges.

C'est un fauteuil bleu pâle
où le père est assis
où le chat fait ses griffes
et le chien vient frotter
son museau maculé.
C'est des portraits d'ancêtres
qu'on encadre sans fin,
c'est une pipe qui s'éteint,
un café toujours froid,
un homme solitaire
dont jamais on ne rêve
car il n'existe pas.

C'est une soeur bizarre
qui joue de l'orphéon.
C'est un frère qui jamais
ne dit ni oui ni non,
il boit un café froid
et sa pipe s'éteint
sur des dents déjà noires,

c'est une soeur bizarre
qui n'aime pas les garçons.

Miroirs, miroirs, miroirs.

(Caroline Lamarche, in La Poésie francophone de Belgique)

29 septembre 2005

Emprunts

HODIE

Lu. À rapporter à la bibliothèque.


Je suis une page blanche sous ta plume.
J'accepte tout. Je suis une page blanche.
Je garde tout ton bien précieux,
Je le cultive pour te le rendre au centuple.

Je suis le village, je suis la terre noire.
Tu m'es pluie et soleil.
Tu es Maître et Dieu et moi ─
Tchernoziom et papier blanc !

(Marina Tsvétaïéva, Le Ciel brûle)

28 septembre 2005

Équilibre

HODIE

Un nuage, une cheminée, un roc, un cratère ?


Devant nous, une nostalgie déposée par les fleurs.
Derrière, l'imperceptible trace
d'une innocence balayée
par les vents.
Et, à l'endroit précis où nous posons le pied,
l'immensité du silence.

(Mimy Kinet, in L'Arbre à Paroles n° 96)

27 septembre 2005

Sieste

reproches, indignation, supplications, responsabilité
Pourquoi ?
dérobade, épreuve, repos, relaxer
Non.
évasion, puits gris-noir, friable
Éveil

26 septembre 2005

Psychomorphe

HODIE

Passer du vous au tu, et même au je ; et prendre la tangente.


Hier, j'ai rouvert une grammaire latine et une algèbre. Et comme une surprise, comme si ces couvertures de carton étaient le couvercle de la boîte de Pandore, mon passé en a jailli. Non point ses maux : ses vertus. Quel goût sain et profond avait cette tâche quotidienne, pour enfantine qu'elle ait été... Sans avoir jamais eu qu'un frottis d'art et de science sur le cerveau, j'avais voulu m'enrôler dans les régions qui servent la connaissance ; je ne savais au juste lesquelles, médecine, sciences physiques, ou l'érudition qui démêle les textes. J'avais trente-six ans.
C'était à Montpellier pendant la guerre (1917-18). Mais les légions du Savoir ne s'ouvrent pas aux volontaires simples et sans grades... À trente-six ans, j'ai passé mon premier baccalauréat.
Il a fallu plus de volonté qu'il ne semble : apprendre ce que je n'avais jamais appris, me durcir contre le ridicule. Bon vent, belle route... Seconde sur tous les candidats de la session et quatre-vingt-sept points d'avance...
Et quelques mois après (ivre de sinus et de cosinus) (piaffant vers les sommets intelligibles comme si je devais les atteindre d'un galop), je rencontrai cet homme-ci. Tout finit alors. Portes fermées en Olympe. Durant chaque année qui suivit, je ne m'appliquai plus que sur son oeuvre. Voici trois ans, non, presque quatre, que je ne pense plus que vous.
Et je suis changée en cette femme que vous êtes au moment de dédaigner parce qu'elle est infiniment moins intense et moins vivante que la femme d'alors. Très remarquable aventure ! Je comprends tout. Il ne me manquait que ces livres d'étude, et le passé qu'ils retenaient, pour donner la solution de la question si choquante qu'il y a dix jours, à Paris, je me suis posée ; quand, trouvant entre mes lettres ces notes sur moi-même écrites de votre main de Lionardo, j'ai pu mesurer la différence humiliante entre l'intelligence que je crois être et l'opinion qu'il en a...
C'est lui qui a raison. Je ne suis plus qu'une velléitaire aux expéditions de l'esprit. Il ne m'a jamais vue me courber sous une discipline, comme je faisais jadis.
Je suis devenue, en ce qui est des nourritures invisibles, un oiseau qui prend la becquée. J'existe, depuis 1920, sur les miettes qu'il me passe ; je ne consomme que ce qu'il a trouvé. Et comme cela se lit, dans le manuel brun de Sciences naturelles, je suis en état de régression.
C'est tellement logique que c'est amusant.

(Catherine Pozzi, Journal 1913-1934)

25 septembre 2005

Ramasse ton bâton, pèlerin

HODIE

Et chausse tes lunettes.


Au commencement de mes études la première étape me plut tellement,
Ce simple fait de la conscience, nos formes, notre puissance de mouvement,
Le moindre insecte, animal, les sens, la vue, l'amour,
Oui l'étonnement du plaisir me pénétra d'une telle vénération
Que je n'ai pratiquement plus voulu avancer plus loin,
Je me suis arrêté, j'ai baguenaudé, j'ai chanté le chant de mon extase.

(Walt Whitman, Feuilles d'herbe)

24 septembre 2005

Pain quotidien

HODIE

Volupté d'araignée.


On se lasse de tout, sauf de comprendre. Le sens de cette phrase est parfois difficile à saisir.
On se fatigue de penser pour parvenir à une conclusion, car plus on pense, analyse et distingue, et moins on parvient à une conclusion.
On tombe alors dans une telle inertie que tout ce qu'on demande, c'est de bien comprendre ce qui a été exposé ─ une attitude d'esthète, car on veut comprendre sans être réellement intéressé, sans se soucier de savoir si ce que l'on a compris est vrai ou non ; sans rien voir d'autre, dans ce que l'on a compris, que la façon exacte dont tout cela a été présenté, et le statut de beauté rationnelle qu'elle assume de ce fait.
On se lasse de penser, d'avoir des opinions personnelles, de vouloir penser pour agir. On ne se lasse point, cependant, d'adopter, même transitoirement, les opinions d'autrui, dans le seul but d'éprouver leur influence, sans pour autant céder à leur impulsion.

(Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité)

23 septembre 2005

Piège et délice

HODIE

Entre le mot et la chose, l'abîme est irréductible, envoûtant, et si ténu.


Que les choses telles que nous les distinguons, reconnaissons -- et telles que nous les aimons -- que les phénomènes du monde physique, du monde dit extérieur, soient déjà des mots : voilà ce qui ne fait pour moi aucun doute.
Nous ne les aimons, ne nous extasions devant elles que dans la mesure où nous les re-connaissons. Le mouvement (l'émotion) qui se fait en nous (qu'elles suscitent en nous) et qui nous les fait à la fois re-connaître comme semblables à leur nom et connaître (avec surprise) c.à.d. découvrir comme différentes de leur nom, qui nous fait, par conséquent désirer les nommer mieux se « traduit », en fait, par une attention redoublée à leur nom, qui serait tout simplement à rendre à sa signification première (ou complète), afin de le rapprocher à nouveau de la chose, conçue dans son épaisseur et sa différence véritables : celles qui la caractérisaient quand elle fut nommée pour la première fois, celles qui provoquèrent le besoin, le désir de la nommer.
En somme, les choses sont, déjà, autant mots que choses et, réciproquement, les mots, déjà, sont autant choses que mots. C'est leur copulation, que réalise l'écriture (véritable ou parfaite) : c'est l'orgasme qui en résulte, qui provoque notre jubilation.
Il s'agit bien de les faire rentrer l'un dans l'autre : de n'y voir plus double : que les deux apparences se confondent (exactement) (ce qu'on appelle le registre en termes d'imprimerie).

Francis Ponge, Les Sentiers de la création)

22 septembre 2005

L

HODIE

À quoi pense-t-on un jour comme aujourd'hui ?


Encore que quelques phrases (et, par endroits, très nombreuses) soient intolérablement mal écrites, Proust dit toujours exactement ce qu'il veut dire. Et c'est parce qu'il y parvient si bien qu'il s'y complaît. Tant de subtilité est, parfois, complètement inutile ; il n'y fait que céder à un maniaque besoin d'analyse. Mais souvent cette analyse l'amène à d'extraordinaires trouvailles. Je le lis alors avec ravissement. Il me plaît même que la pointe de son scalpel s'attaque à tout ce qui se présente à son esprit, à son souvenir ; à tout et à n'importe quoi. S'il y a du déchet, tant pis ! Ce qui importe ici, ce n'est pas tant le résultat de l'analyse que la méthode. On suit des yeux, souvent, moins la matière sur laquelle il opère, que le travail minutieux de l'instrument, et que la patiente lenteur de son opération.

(André Gide, Journal 1938)


Sans doute est-il bon, est-il sage de se résigner lorsqu'on ne peut faire autrement ; et quant à moi, je ne suis nullement enclin à la révolte. Mais il est mauvais de ne pas y voir clair ; de ne pas comprendre ce que ce « retour à la terre » signifie.

(André Gide, Journal 1940)

08 septembre 2005

Pas de panique !

05 septembre 2005

Insomnie

HODIE

Aller-retour sans réservation.



Papillon d'argent, pose-toi, là, sur ma tempe, en haut de l'homme ; toi, clair de lune, fais en somme d'errer un peu partout sur moi,

Cherche mon âme. Elle s'envole ? Elle est sur ma tempe, je crois. Je n'en suis plus sûr, elle est folle. Je crois qu'elle est folle de toi.

Cherche mon âme, clair de lune, ou bleu farfadet que je vois voltiger dans la fine brume de ma bouche autour de ma voix

murmurant : « Phébé !... », cherche donc, cherche mon âme autour de moi... plutôt ne cherche rien, dormons. Elle est dans la lune ─ chez toi.

Cependant que par la fenêtre, ouverte au grand soupir des hêtres, mon coucou vers la lune envoie une heure éternelle peut-être ?

une heure qui sonne une fois.

(Paul Fort, L'Aventure éternelle)

Insomnie

HODIE

Aller-retour sans réservation.



Papillon d'argent, pose-toi, là, sur ma tempe, en haut de l'homme ; toi, clair de lune, fais en somme d'errer un peu partout sur moi,

Cherche mon âme. Elle s'envole ? Elle est sur ma tempe, je crois. Je n'en suis plus sûr, elle est folle. Je crois qu'elle est folle de toi.

Cherche mon âme, clair de lune, ou bleu farfadet que je vois voltiger dans la fine brume de ma bouche autour de ma voix

murmurant : « Phébé !... », cherche donc, cherche mon âme autour de moi... plutôt ne cherche rien, dormons. Elle est dans la lune ─ chez toi.

Cependant que par la fenêtre, ouverte au grand soupir des hêtres, mon coucou vers la lune envoie une heure éternelle peut-être ?

une heure qui sonne une fois.

(Paul Fort, L'Aventure éternelle)

03 septembre 2005

Avec ses gros sabots

OLIM

Félicien, il y a une femme là-dessous.


Il avouait avec larmes avoir attisé par la braise des mets la furie de ses sens ; et, ces menus qu'il réprouvait, l'on peut aisément les rétablir ; à table avec Eustache Blanchet, Prélati, Gilles De Sillé, tous ses fidèles, dans la haute salle où sur des crédences posaient les plats, les aiguières pleines d'eau de nèfle, de rose, de mélilot, pour l'ablution des mains, Gilles mangeait des pâtés de boeuf et des pâtés de saumon et de brême, des rosés de lapereaux et d'oiselets, des bourrées à la sauce chaude, des tourtes pisaines, des hérons, des cigognes, des grues, des paons, des butors et des cygnes rôtis, des venaisons au verjus, des lamproies de Nantes, des salades de brione, de houblon, de barbe de judas et de mauve, des plats véhéments, assaisonnés à la marjolaine et au macis, à la coriandre et à la sauge, à la pivoine et au romarin, au basilic et à l'hysope, à la graine de paradis et au gingembre, des plats parfumés, acides, talonnant dans l'estomac, comme des éperons à boire, les lourdes pâtisseries, les tartes à la fleur de sureau et aux raves, les riz au lait de noisette, saupoudrés de cinnamome, des étouffoirs, qui nécessitaient les copieuses rasades des bières et des jus fermentés de mûres, des vins secs ou tannés et cuits, des capiteux hypocras, chargés de cannelle, d'amandes et de musc, des liqueurs enragées, tiquetées de parcelles d'or, des boissons affolantes qui fouettaient la luxure des propos et faisaient piaffer les convives, à la fin des repas, dans ce donjon sans châtelaines, en de monstrueux rêves !

(Joris-Karl Huysmans, Là-bas)

01 septembre 2005

Comment devenir humain

OLIM

Le bien, le mal, la morale, les larmes, l'absolu, et une jeune éponge.


Et il leur parla. Il n'existe pas de mots pour exprimer ce qu'il leur dit, aussi ne s'en servit-il pas. Ce qu'il avait à dire jaillit au fond de son âme dans un grand élan lyrique. Dans ce bref éclair de pensée étaient contenues toutes les pensées qui avaient sommeillé dans son esprit depuis vingt ans, et aussi tous ses livres, toute sa musique, toutes ses craintes, toutes ses joies, tous ses étonnements, toutes ses aspirations. Son message passa d'un cristal à un autre comme une traînée de poudre.
Il y parlait des magnifiques dents blanches de Zena et de sa voix musicale, et du jour où elle avait fait renvoyer Huddy, et de la courbe de sa joue et de la profondeur expressive de ses yeux . Il y parlait du corps de Zena, il énumérait les mille et une raisons qu'avait un être humain de la trouver belle. Il y parlait du chant éloquent de sa guitare d'enfant, de sa tendresse généreuse, du danger qu'elle n'avait pas craint d'affronter pour défendre cette forme de vie qu'un cristal lui avait déniée en la créant. Il décrivait sa nudité sans artifices ; il évoquait les larmes amères qu'elle tentait de dissimuler sous les clairs arpèges de son rire ; il rappelait ses souffrances et sa mort.
Et tout cela contenait une définition implicite de l'humanité. Il s'en dégageait une espèce de morale splendide qui formait la véritable base du principe de concurrence vitale. « Le premier impératif de survie s'exprime en fonction de l'espèce ; le suivant en fonction du groupe ; le dernier en fonction de l'individu. » Tout le bien, tout le mal, toute la morale, tout le progrès dépendent de l'ordre dans lequel on se conforme à ces trois impératifs. Si l'individu survit aux dépens du groupe, il met l'espèce en danger. Si le groupe entend survivre aux dépens de l'espèce il va manifestement au suicide. L'essence du bien et du mal réside là ; c'est de cette source que coule la justice pour l'humanité entière.
Il revint ensuite à Zena, à celle qui s'était volontairement sacrifiée pour l'humanité. Elle avait donné sa vie pour une caste étrangère et l'avait fait en se conformant à la plus haute des morales. Les idées de justice et de pitié n'avaient peut-être qu'une valeur relative, mais rien ne pouvait empêcher que sa mort, survenue alors qu'elle avait gagné le droit de survivre, ne fût, du seul point de vue esthétique, une faute.
Tout cela, malgré la maladresse, l'imprécision de nos pauvres mots humains était implicitement contenu dans l'unique phrase du message que Horty apportait aux cristaux.
Horty attendit.

(Théodore Sturgeon, Cristal qui songe)

27 août 2005

La voix...

OLIM

...sans maître.


Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.
Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes nuits
Que faut-il faire de mes jours
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.
C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.
Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.
Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faÏence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.
Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent

(Louis Aragon)

26 août 2005

Mère nourricière


HODIE

Servi à part !


dodu, ballu, fafflu,
m'as-tu vu ?
je fais jabot.

(Henri Pichette, Les ditelis du rougegorge)

24 août 2005

Saint-Barthélemy

TOUJOURS

Yeux sombres sous le chapeau de paille.


À dix ans, on a l'éternité sous sa casquette
et la mort est littéraire ni plus ni moins
couchant sous la poussière des bibliothèques
un passé d'infortunes et de cris dérisoires
tandis qu'on vole au secours d'une étoile
qui nous parle à voix basse au milieu du pommier
(ce qu'elle veut nous n'en savons rien il suffit
qu'elle soit puisque nous sommes conquérants).
Les murs s'écroulent les greniers rendent gorge
et l'horizon s'écarte avec les oiseaux
c'est dans l'ordre puisque nous avançons
-- et sur le ciel nos pas précèdent les nuages
qui vont mourir au fond des terres --
dans l'ordre aussi bien
qu'un jour les murs relèvent le ciel et nous dépassent
que les greniers pleins de rêves nous époumonnent
et que l'horizon dans notre dos
referme ses portes pépiantes
oui, dans l'ordre assurément qu'une autre étoile
nous prenne par la main et nous emmène
(ce qu'elle veut nous le savons bien il suffit
qu'elle soit puisque nous sommes désarmés)
et nous couche dans son lit
où nous perdrons avec notre casquette
l'éternité qui roule hors les murs
et n'amasse que le vent.

(Guy Goffette, Éloge pour une cuisine de province)

30 juillet 2005

Un pays à quatre pattes

HODIE

Un petit coin gris, soigneusement contourné depuis toujours.


On a beau tirer tant qu'on veut sur le tuyau de sa pipe et amener à soi toute la quantité de fumée qu'on veut : faute d'être vue, elle est comme si elle n'existait pas. Ils avaient donc laissé peu à peu leurs pipes s'éteindre et ils les avaient fourrées dans leur poche ; ils avaient été sans pipe, ils faisaient seulement un peu de bruit avec leurs pieds ; puis l'un ou l'autre disait quelque chose, mais quand on ne peut pas les voir, les mots c'est comme la pipe, les mots eux non plus n'ont point de goût. Les hommes ont fini par ne plus rien dire du tout ; c'est ainsi qu'on a mieux entendu le torrent quand il est revenu avec son bruit, il a commencé à venir un peu, puis brusquement, à un contour, il a été là dans toute sa force.

(Charles-Ferdinand Ramuz, La Grande Peur dans la montagne)

29 juillet 2005

Isolement

HODIE

Vert, amer, humide, sucré, brouter.




Tandis que l'on se bat.

Sur le plateau des campanules, mon ombre et moi ─ fantômes noirs ─ nous irons vers le crépuscule. Je veux oublier tout ce soir.

Un calme profond dans un arbre. L'étang rose a la paix du marbre et s'efface. Plus rien. Il reste la claire immensité céleste.

Rose, et le miroir du couchant, unie ainsi que sont les champs, la lune ronde au ciel voyage. Plus un oiseau, pas un nuage.

Vient-il des seuils du paradis, ou de mon rêve au bout du monde, l'aboi frais et que l'air grandit, des chiens qui le soir se répondent ?

Vers quels gouffres de bleu velours mon ombre et moi descendons-nous, cependant qu'un lent trait si doux partage au ciel ce grand faux jour ?

Éternellement, du hameau, la fumée droite et violette s'élève, alors que le plateau sombre en l'éternité muette.

La lune, à présent mi-voilée, de cette vapeur se déleste, elle vole où s'est étoilée la bleue immensité céleste.

Est-il en mon rêve, ce soir, d'aller juger l'humanité ? Il s'ouvre à mon âme, ce soir, la plus immense immensité.

(Paul Fort, Poèmes de France)

28 juillet 2005

Et moi

OLIM

Foi, loi, émoi, envoi, choix, voie, poids.
Par quoi, pourquoi.


26 juillet 2005

Campus tondu

OLIM

Plus d'une heure de ravissement absolu.


Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux

Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux

(Louis Aragon, La Diane française)

25 juillet 2005

Une peccadille

HODIE

Gêne, embarras, déboire, tracas...


Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire
Enfermer un ennui,
N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire
De bien aimer autrui ?

(François de Malherbe, Consolation à Monsieur du Périer)

24 juillet 2005

Blog

HODIE

Rien de nouveau sous le soleil...


Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l'esprit de l'univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts,
Ni dessiner du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers ;
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j'écris à l'aventure.

Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret ;
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon coeur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je point tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papier journaux, ou bien de commentaires.

(Joachim Du Bellay, Les Regrets)

23 juillet 2005

Mode d'emploi

OLIM

Affaire classée, inutile d'aller voir plus loin.


Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

(René Descartes, Discours de la méthode)

22 juillet 2005

Pétillements

HODIE

Étrange étranger...


La langue tamoule est composée de mots ayant en moyenne six syllabes. Plusieurs en ont quatorze. Moins de quatre syllabes, ce n'est plus un mot, c'est un détritus. La langue anglaise leur paraît en ruine. Qu'est-ce que c'est que toutes ces petites bulles sans objet, appelées préposition, article, etc. ?

(Henri Michaux, Un Barbare en Asie)

21 juillet 2005

Prologue

HODIE

Une mer, une mer d'alexandrins...


Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

(José-Maria de Heredia, Les Trophées)

20 juillet 2005

Chain

OLIM

Érythème phonétique !


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.

(Joachim du Bellay, Les Regrets)

19 juillet 2005

Deux

HODIE

La première idée fut les enfants du paradis, guerre et paix la seconde.


Rollant est proz e Oliver est sage ;
Ambedui unt merveillus vasselage ;
Puis que il sunt as chevals e as armes,
Ja pur murir n'eschiverunt bataille.
Bon sunt li cunte et lur paroles haltes.
Felun paien par grant irur chevalchent.
Dist Oliver : "Roland, vëez en alques !
Cist nus sunt prés, mais trop nus est loinz Carles.
Vostre olifan, suner vos ne l'deignastes ;
Fust i li reis, n'i oüssum damage.
Guardez amunt ça devers les porz d'Aspre :
Vëeir poëz dolente rereguarde ;
Ki ceste fait, jamais n'en fera altre."
Respunt Rollant : "Ne dites tel ultrage !
Mal seit del coer ki el piz se cuardet !
Nus remeindrum en estal en la place ;
Par nos i ert e li colps e li caples."

(La Chanson de Roland)

18 juillet 2005

Avertissement

OLIM

Recyclage des atomes et parfum des roses : précieuse poussière au creux de mes poumons.


Enfin c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air. Son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent, de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. Elle fut jugée dès hier ; ce matin, on lui a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à Notre-Dame et d’avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au vent.

On l’a présentée à la question; elle a dit qu’il n’en était pas besoin, et qu’elle dirait tout. En effet, jusqu’à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu’on ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à bout), ses frères et plusieurs autres ; et toujours l’amour et les confidences mêlés partout. Elle n’a rien dit contre Pennautier.

Après cette confession, on n’a pas laissé de lui donner, dès le matin, la question ordinaire et extraordinaire; elle n’en a pas dit davantage. Elle a demandé à parler à Monsieur le procureur général; elle a été une heure avec lui. On ne sait point encore le sujet de cette conversation.

A six heures on l’a menée, nue en chemise et la corde au cou, à Notre-Dame faire l’amende honorable. Et puis on l’a remise dans le même tombereau, où je l’ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un confesseur auprès d’elle, le bourreau de l’autre côté ; en vérité, cela m’a fait frémir. Ceux qui ont vu l’exécution disent qu’elle a monté` sur l’échafaud avec bien du courage. Pour moi, j’étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d’Escars; jamais il ne s’est vu tant de monde, ni Paris si ému ni si attentif. Et demandez-moi ce qu’on a vu, car pour moi je n’ai vu qu’une cornette, mais enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J’en saurai demain davantage, et cela vous reviendra…

(Madame de Sévigné, Lettres)

17 juillet 2005

Vide sidéral

HODIE

Poésie et Rhétorique, ou vacances ?


Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l'Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur !

(Victoir Hugo, Les Contemplations)