16 octobre 2005

Bzar

HODIE

L'or des astérisques et les mots du bouleau.


Le couvent du Pantocrator sous les belles feuilles de ses platanes luit comme une femme qui se concentre avant de jouir. Le difficile est d'en tenter l'escalade et cependant ces chambres serpentant comme des méandres, ces toits où ruisselle l'huile du soleil, ces toits vernis, ces toits de beurre, ce labyrinthe de figuiers et de flaques de lumière à la pointe d'un précipice vertical, c'est cela seul qui m'attire et c'est là que s'orientent les voiles de cette tartane sur cette mer plate comme un bruit de ressac. Écoute la balancelle du vent sur les faîtages, du vent lent comme les vagues ─ puis c'est la pluie douce sur les carreaux treillissés de plomb, la pluie argentine, la pluie domestique entre les claires étagères à vaisselle et la niche familière du chien, c'est le couvent sur lequel tournent les heures, la grisaille des heures, la cloche des passe-temps, sur lequel les soleils tournent, et sur lequel la mer festonne ses vagues, la langue tirée, avec l'application d'une brodeuse, d'une Pénélope rassise et tranquille, d'une empoisonneuse de village entre ses fioles accueillantes et le pain qu'elle coupe à la maisonnée ─ le pain qui soutient et qui délasse ─ le pain qui nourrit.

(Julien Gracq, Liberté grande)

15 octobre 2005

Youpi

HODIE

Décasyllabes burlesques et royaux.


De gauche à droite
ou de cour à jardin
égrener le chapelet du vocabulaire
et malaxer chacun de ses grains
pour qu'il devienne fruit mûr
sinon germe d'étoile.

(Michel Leiris, Ondes)

14 octobre 2005

Là ou ici

HODIE

Debout les morts !


─ Il est l'heure, dit le fantôme.
─ L'heure ?
─ Oui.
J'enjambai la margelle du labyrinthe. Il était l'heure d'ouvrir les yeux, d'y voir un peu plus clair. L'heure aussi d'entrer dans un autre labyrinthe : le vif. Je cherche à la hâte mes vêtements jetés pêle-mêle, je les piétine, je suis impatient de me plonger dans une autre journée, de repartir à la recherche... Je suis impatient de fuir ce réveil noir d'où je ne tirerai rien de clair, rien de bienfaisant. Il faut déserter au galop.
Je commence par me tromper de porte : j'entre dans le placard au lieu de m'élancer sur la vraie porte des amis et des huissiers. Mon placard est bondé comme chez Barbe-Bleue. Il n'y a donc rien, rien qui sourie à celui qui sait parfaitement où il se trouve, qui a bien compris le jeu, qui reconnaît Dieu sous tous ses déguisements ? Je descends à la rencontre du jour. Et déjà, je sais, je sais que je remonterai tout à l'heure, pour fermer un tiroir que je sais fermé, que je ferme déjà...

(Léon-Paul Fargue, Haute Solitude)

13 octobre 2005

Sans souffle ni mot

HODIE

Ventre creux


Parfois les absents sont là
Plus intensément là
Mêlant au dire humain
au rire humain
Ce fond de gravité
Que seuls
ils sauront conserver
Que seuls
ils sauront dissiper

Mais intensément là
Ils gardent silence encore

(François Cheng, Qui dira notre nuit)

12 octobre 2005

Carrousel

HODIE

Tangente pure.


Une parole tourne
dans la voix du potier
se heurte au plus simple

le mot qui s'obstine
et s'évase

pour contredire la courbe.

(Thierry Metz, Dolmen suivi de la Demeure phréatique)

11 octobre 2005

Tout ça ?

HODIE

Combattre l'acédie


Recueillir le grain des heures
Étreindre l’étincelle
Ravir un paysage
Absorber l’hiver avec le rire
Dissoudre les noeuds du chagrin
S’imprégner d’un visage
Moissonner à voix basse
Flamber pour un mot tendre
Embrasser la ville et ses reflux
Écouter l’océan en toutes choses
Entendre les sierras du silence
Transcrire la mémoire des miséricordieux
Relire un poème qui avive
Saisir chaque maillon d’amitié

(Andrée Chédid, Par delà les mots)

10 octobre 2005

Vieille crémaillère

HODIE

Un bouquet, des plumes, une poignée, une alliance.









Tant qu'il y aura des coqs dans un village
Il y aura des poules à surveiller
Des ptits oiseaux sortiront des cages
Pour écouter le rossignol chanter
Si de l'amour vous craignez les ravages
Dites-vous bien, fermant vos poulaillers
Tant qu'il y aura des coqs dans un village
Il y aura des poules à surveiller.

09 octobre 2005

Il disait, il voyait

HODIE

Je me souviens de ce mariage, inutile.


Un matin, à Rotterdam, sur le quai des Boompjes,
(C’était le 18 septembre 1900, vers huit heures),
J’observais deux jeunes filles qui se rendaient à leurs ateliers ;
Et en face d’un des grands ponts de fer, elles se dirent au revoir,
Leurs routes n’étant pas les mêmes.
Elles s’embrassèrent tendrement ; leurs mains tremblantes
Voulaient et ne voulaient pas se séparer ; leurs bouches
S’éloignaient douloureusement pour se rapprocher aussitôt
Tandis que leurs yeux fixes se contemplaient...
Ainsi elles se tinrent un long moment tout près l’une de l’autre,
Debout et immobiles au milieu des passants affairés,
Tandis que les remorqueurs grondaient sur le fleuve,
Et que les trains manœuvraient en sifflant sur les ponts de fer.

(Valery Larbaud, A. O. Barnabooth, son journal intime)

08 octobre 2005

Peut-être

HODIE

le plus grand poète de la maison.


Je m'en vais faire une très longue promenade
dans un château de mon domaine inhabité
j'irai dans mon souci du grenier à la cave
voir si mon désespoir porte un grain de beauté

(Achille Chavée, Adjugé)

07 octobre 2005

Promesse

HODIE

Éclats, moments, bribes, aiguilles, c'est le temps de l'hétérogénéité


À une grande douleur, succède un calme solennel –
Les Nerfs ont un air compassé, de Tombes –
Le cœur gourd se demande si c’est Lui, qui a souffert,
Et si c’était il y a des Siècles, ou Hier ?

Les Pieds, en automates, vont –
Rigide ronde –
Au Sol, à l’Air, à Tout
désormais Inattentifs,
Un contentement de Quartz, de caillou –

C’est l’Heure de Plomb
Y survit-on, on s’en souvient
Comme des gens en proie au Gel, se rappellent la Neige –
D’abord – un Frisson – puis la Torpeur – puis l’abandon –

(Emily Dickinson, Une âme en incandescence)

06 octobre 2005

Toi et moi

HODIE

Un plafond sans lampe, le vert ennemi, lent vainqueur.


Le bleu ne fait pas de bruit.
C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi, l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.

Le bleu est une couleur propice à la disparition.
Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidés les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de nos pensées.

Indéfiniment, le bleu s’évade.
Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.

(Jean-Michel Maulpoix, Une histoire de bleu)

05 octobre 2005

Grand largue

HODIE

Ou au près ?


L'an est si lent.
Abandonnons nos ancres dans l'encre,

mes amis.

(Robert Desnos, L'Aumonyme)

04 octobre 2005

Inversion, indiscrétion

HODIE

Au passage des fantômes.


L'homme qui rentre seul le soir
chez lui mais chez lui n'a plus sens
hors celui très simple du lieu
où l'on va pouvoir dormir Il
ouvre la porte du couloir
et cherche le commutateur
allumez pour ne pas tomber
et tenez-vous fort à la rampe
C'est celui-là qui m'intéresse
cet homme seul en clair-obscur
qui se retrouve entre deux êtres
non pas entre deux portes mais
entre deux sensibilités
et qui en a marre à la fin
de figurer dans cette pièce
dont l'auteur n'a pas nom connu
et qu'il est vain de supplier
de montrer son visage afin
de savoir à qui l'on ressemble
entre deux eaux deux hommes femmes
seul dans le noir de l'escalier
c'est si court la minuterie
et se sachant seul Le voilà
celui que je voudrais connaître
quand je ne suis pas là Les restes
de ce visage aux grands abois
non je n'irai pas les chercher
quand le soir je suis invité
chez un ami qui fut cet homme
en détresse dans l'escalier
je ne suis pas méchant Je cherche
à savoir ce que pense un homme
quand il ne pense à rien Je cherche
à savoir ce que sont les hommes
quand ils sont comme moi présents
dans un espace sans personne
et qu'ils se laissent prendre aux mots
de la devinette suprême
oui c'est assez désespéré

Souvent je me parle tout seul
sans me douter que près de moi
un monsieur que je n'ai pas vu
rit doucement de ma folie
Je cesse dès que j'ai vu l'homme
se retourner dans un rictus
Il dira ce soir à sa femme
le type qui habite en haut
tu sais bien il fume la pipe
il est toujours sur sa moto
il ne va pas très bien je crois
je l'ai rencontré ce matin
il racontait je ne sais quoi
tout seul en croquant sa bouffarde
ah c'est un intellectuel

Je n'ai rien à dire à cet homme.

(Georges Perros, Une vie ordinaire)

03 octobre 2005

Passion et portrait

HODIE

Aller un jour chercher le germe au coeur du bulbe. Mais j'ai perdu la loupe.


Et ces douceurs nous permettent de ne pas lire la poésie, car lire, nul ne le peut ─ sinon ceux qui croient que c'est chiffré, et lisent-ils davantage ? Nous sommes des crapules romanesques. Non, nous ne lisons pas, moi pas plus que les autres. C'est un poème que nous écrivons, chacun à notre manière, sous nos calottes de soie, comme jadis on le faisait autour des beaux canevas de Troie et de la Grèce. C'est notre poème, et les poèmes de Rimbaud restent cachés à l'intérieur du nôtre, bien au secret, réservés, comme postulés : notre poème a pris tant de place qu'il nous arrive, ouvrant le petit livre où reposent les écrits d'Arthur Rimbaud, de nous étonner qu'ils existent. Nous les avions oubliés. De nouveau nous les parcourons, hâtifs, aveugles, craintifs comme la petite fourmi qui sans souci des lignes passe en biais sur notre page, quand nous l'avons mise par terre près de nous, dans le jardin.

(Pierre Michon, Rimbaud le fils)

02 octobre 2005

Reset

HODIE

Je suis l'enfant des cendres.


Toutes les chambres de la vie au bout du compte sont
Des tiroirs renversés Toutes les
Chambres de la vie et celles dont
Je ne dis rien toutes les chambres maintenant
Muettes et pourtant
Murmurantes tous les murs sans mot les fenêtres
Mortes

Même où j'écris ceci dans l'aube très longtemps
Après
Dans le silence plein d'oiseaux

Les chambres lettres déchirées
Il en reste des cris éteints le désordre d'avoir
Été le désordre toujours d'être À partir d'un
Certain jour vivre n'est plus jamais que survivre
Plus jamais que ce désordre appelé dérisoirement mémoire

Personne ici ne remettra plus les objets
À leur place plus jamais Tout
Aura perdu le sens qu'il avait pour moi seul
Le temps disperse tout jusqu'au fond des miroirs

Rien désormais ne signifiera plus rien Tant pis
Pour nous qui fûmes Les enfants
De l'avenir vont parler d'autre chose avec leurs bouches fraîches
[...]

(Louis Aragon, Les Chambres)

01 octobre 2005

Toute petite brute

HODIE

Bru, castor, malice et mauvaise mine.


Longuement machiné, ourdi, tramé, effroyablement tissé, froidement Comblain et palanche.
Lorsqu'été que nous irions vivre avec nos Enfants et nos Petits-enfants, qu'entre parenthèse tant chérissions, ne pus défendre terreur. Don Prévision, que possède, dit Landerneau, découvrait les plus brunoirs tableaux.
Car pénitençais caractère semibru ; quoique croyant, plus ou moins, dormitive chuchette d'une ─ bisiècle avant ─ trève Seigneur, savais comment toujours traîta mère, agit parents de son mari ─ n, u, nu, connu ; ─ n'étais sans ignorer que Haine m'acharnait depuis vingt-cinq ans, ne faisait que sommeiller coqueluche, deux plumeaux, et n'avait désarmé. Retins donc départ pendant plus d'un an. Époque mémoirable. CAROTIDE concert votre accersiteur, aquêta terrain, y bâtit sa Villa fatale avec Dollars de M. QUAVIN, bedonnant impetigo...mane, pathe ou ïste, ouïstiti Cirque sûr capitot, à Ratinez, intentionné qu'il était de l'approprier surtout à nos infirmités. Toutes rampes d'escaliers, entr'autres, sont côté gauche parce que ne sais servir de dextrochère.
Avant de trueller première Boom, vint enquérir ─ car vaquelotté expressément Courtrai pour dérouler planisphères, ─ si voulions construisît, fond jardin, retirobien où susurrerions chicorées séparément, vel adosserait Caisses Bâtiment principal. Tortillai que, économie ─ fa-si grelotte BENOItement, Sarlesques funamb...daines, Maître Philistin en diaphane Tauride, ─ zuinigheid, dinguedondonne clarine tympané clitoris, ─ mieux valait s'agencer persolvence communarde et que, conséquent, habitat aussi, promiscu.

(Jacques Lambrecht, Jugulaire. Wellingtonienne en vingt-deux épigées)

30 septembre 2005

Images autocollantes

HODIE

Une malle au grenier, des éclats de passé, et tout au fond une glace verdie, floue et peuplée.


C'est une maison dorée, presque un petit château
enrubanné d'étoiles.
On ouvre une fenêtre
chaque jour avant Noël,
il y a des surprises derrière,
dit la mère.
Puis elle jette l'oiseau de l'enfant contre le mur
et des étoiles de sang percent d'autres fenêtres
rouges.

C'est un fauteuil bleu pâle
où le père est assis
où le chat fait ses griffes
et le chien vient frotter
son museau maculé.
C'est des portraits d'ancêtres
qu'on encadre sans fin,
c'est une pipe qui s'éteint,
un café toujours froid,
un homme solitaire
dont jamais on ne rêve
car il n'existe pas.

C'est une soeur bizarre
qui joue de l'orphéon.
C'est un frère qui jamais
ne dit ni oui ni non,
il boit un café froid
et sa pipe s'éteint
sur des dents déjà noires,

c'est une soeur bizarre
qui n'aime pas les garçons.

Miroirs, miroirs, miroirs.

(Caroline Lamarche, in La Poésie francophone de Belgique)

29 septembre 2005

Emprunts

HODIE

Lu. À rapporter à la bibliothèque.


Je suis une page blanche sous ta plume.
J'accepte tout. Je suis une page blanche.
Je garde tout ton bien précieux,
Je le cultive pour te le rendre au centuple.

Je suis le village, je suis la terre noire.
Tu m'es pluie et soleil.
Tu es Maître et Dieu et moi ─
Tchernoziom et papier blanc !

(Marina Tsvétaïéva, Le Ciel brûle)

28 septembre 2005

Équilibre

HODIE

Un nuage, une cheminée, un roc, un cratère ?


Devant nous, une nostalgie déposée par les fleurs.
Derrière, l'imperceptible trace
d'une innocence balayée
par les vents.
Et, à l'endroit précis où nous posons le pied,
l'immensité du silence.

(Mimy Kinet, in L'Arbre à Paroles n° 96)

27 septembre 2005

Sieste

reproches, indignation, supplications, responsabilité
Pourquoi ?
dérobade, épreuve, repos, relaxer
Non.
évasion, puits gris-noir, friable
Éveil

26 septembre 2005

Psychomorphe

HODIE

Passer du vous au tu, et même au je ; et prendre la tangente.


Hier, j'ai rouvert une grammaire latine et une algèbre. Et comme une surprise, comme si ces couvertures de carton étaient le couvercle de la boîte de Pandore, mon passé en a jailli. Non point ses maux : ses vertus. Quel goût sain et profond avait cette tâche quotidienne, pour enfantine qu'elle ait été... Sans avoir jamais eu qu'un frottis d'art et de science sur le cerveau, j'avais voulu m'enrôler dans les régions qui servent la connaissance ; je ne savais au juste lesquelles, médecine, sciences physiques, ou l'érudition qui démêle les textes. J'avais trente-six ans.
C'était à Montpellier pendant la guerre (1917-18). Mais les légions du Savoir ne s'ouvrent pas aux volontaires simples et sans grades... À trente-six ans, j'ai passé mon premier baccalauréat.
Il a fallu plus de volonté qu'il ne semble : apprendre ce que je n'avais jamais appris, me durcir contre le ridicule. Bon vent, belle route... Seconde sur tous les candidats de la session et quatre-vingt-sept points d'avance...
Et quelques mois après (ivre de sinus et de cosinus) (piaffant vers les sommets intelligibles comme si je devais les atteindre d'un galop), je rencontrai cet homme-ci. Tout finit alors. Portes fermées en Olympe. Durant chaque année qui suivit, je ne m'appliquai plus que sur son oeuvre. Voici trois ans, non, presque quatre, que je ne pense plus que vous.
Et je suis changée en cette femme que vous êtes au moment de dédaigner parce qu'elle est infiniment moins intense et moins vivante que la femme d'alors. Très remarquable aventure ! Je comprends tout. Il ne me manquait que ces livres d'étude, et le passé qu'ils retenaient, pour donner la solution de la question si choquante qu'il y a dix jours, à Paris, je me suis posée ; quand, trouvant entre mes lettres ces notes sur moi-même écrites de votre main de Lionardo, j'ai pu mesurer la différence humiliante entre l'intelligence que je crois être et l'opinion qu'il en a...
C'est lui qui a raison. Je ne suis plus qu'une velléitaire aux expéditions de l'esprit. Il ne m'a jamais vue me courber sous une discipline, comme je faisais jadis.
Je suis devenue, en ce qui est des nourritures invisibles, un oiseau qui prend la becquée. J'existe, depuis 1920, sur les miettes qu'il me passe ; je ne consomme que ce qu'il a trouvé. Et comme cela se lit, dans le manuel brun de Sciences naturelles, je suis en état de régression.
C'est tellement logique que c'est amusant.

(Catherine Pozzi, Journal 1913-1934)

25 septembre 2005

Ramasse ton bâton, pèlerin

HODIE

Et chausse tes lunettes.


Au commencement de mes études la première étape me plut tellement,
Ce simple fait de la conscience, nos formes, notre puissance de mouvement,
Le moindre insecte, animal, les sens, la vue, l'amour,
Oui l'étonnement du plaisir me pénétra d'une telle vénération
Que je n'ai pratiquement plus voulu avancer plus loin,
Je me suis arrêté, j'ai baguenaudé, j'ai chanté le chant de mon extase.

(Walt Whitman, Feuilles d'herbe)

24 septembre 2005

Pain quotidien

HODIE

Volupté d'araignée.


On se lasse de tout, sauf de comprendre. Le sens de cette phrase est parfois difficile à saisir.
On se fatigue de penser pour parvenir à une conclusion, car plus on pense, analyse et distingue, et moins on parvient à une conclusion.
On tombe alors dans une telle inertie que tout ce qu'on demande, c'est de bien comprendre ce qui a été exposé ─ une attitude d'esthète, car on veut comprendre sans être réellement intéressé, sans se soucier de savoir si ce que l'on a compris est vrai ou non ; sans rien voir d'autre, dans ce que l'on a compris, que la façon exacte dont tout cela a été présenté, et le statut de beauté rationnelle qu'elle assume de ce fait.
On se lasse de penser, d'avoir des opinions personnelles, de vouloir penser pour agir. On ne se lasse point, cependant, d'adopter, même transitoirement, les opinions d'autrui, dans le seul but d'éprouver leur influence, sans pour autant céder à leur impulsion.

(Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité)

23 septembre 2005

Piège et délice

HODIE

Entre le mot et la chose, l'abîme est irréductible, envoûtant, et si ténu.


Que les choses telles que nous les distinguons, reconnaissons -- et telles que nous les aimons -- que les phénomènes du monde physique, du monde dit extérieur, soient déjà des mots : voilà ce qui ne fait pour moi aucun doute.
Nous ne les aimons, ne nous extasions devant elles que dans la mesure où nous les re-connaissons. Le mouvement (l'émotion) qui se fait en nous (qu'elles suscitent en nous) et qui nous les fait à la fois re-connaître comme semblables à leur nom et connaître (avec surprise) c.à.d. découvrir comme différentes de leur nom, qui nous fait, par conséquent désirer les nommer mieux se « traduit », en fait, par une attention redoublée à leur nom, qui serait tout simplement à rendre à sa signification première (ou complète), afin de le rapprocher à nouveau de la chose, conçue dans son épaisseur et sa différence véritables : celles qui la caractérisaient quand elle fut nommée pour la première fois, celles qui provoquèrent le besoin, le désir de la nommer.
En somme, les choses sont, déjà, autant mots que choses et, réciproquement, les mots, déjà, sont autant choses que mots. C'est leur copulation, que réalise l'écriture (véritable ou parfaite) : c'est l'orgasme qui en résulte, qui provoque notre jubilation.
Il s'agit bien de les faire rentrer l'un dans l'autre : de n'y voir plus double : que les deux apparences se confondent (exactement) (ce qu'on appelle le registre en termes d'imprimerie).

Francis Ponge, Les Sentiers de la création)

22 septembre 2005

L

HODIE

À quoi pense-t-on un jour comme aujourd'hui ?


Encore que quelques phrases (et, par endroits, très nombreuses) soient intolérablement mal écrites, Proust dit toujours exactement ce qu'il veut dire. Et c'est parce qu'il y parvient si bien qu'il s'y complaît. Tant de subtilité est, parfois, complètement inutile ; il n'y fait que céder à un maniaque besoin d'analyse. Mais souvent cette analyse l'amène à d'extraordinaires trouvailles. Je le lis alors avec ravissement. Il me plaît même que la pointe de son scalpel s'attaque à tout ce qui se présente à son esprit, à son souvenir ; à tout et à n'importe quoi. S'il y a du déchet, tant pis ! Ce qui importe ici, ce n'est pas tant le résultat de l'analyse que la méthode. On suit des yeux, souvent, moins la matière sur laquelle il opère, que le travail minutieux de l'instrument, et que la patiente lenteur de son opération.

(André Gide, Journal 1938)


Sans doute est-il bon, est-il sage de se résigner lorsqu'on ne peut faire autrement ; et quant à moi, je ne suis nullement enclin à la révolte. Mais il est mauvais de ne pas y voir clair ; de ne pas comprendre ce que ce « retour à la terre » signifie.

(André Gide, Journal 1940)

08 septembre 2005

Pas de panique !

05 septembre 2005

Insomnie

HODIE

Aller-retour sans réservation.



Papillon d'argent, pose-toi, là, sur ma tempe, en haut de l'homme ; toi, clair de lune, fais en somme d'errer un peu partout sur moi,

Cherche mon âme. Elle s'envole ? Elle est sur ma tempe, je crois. Je n'en suis plus sûr, elle est folle. Je crois qu'elle est folle de toi.

Cherche mon âme, clair de lune, ou bleu farfadet que je vois voltiger dans la fine brume de ma bouche autour de ma voix

murmurant : « Phébé !... », cherche donc, cherche mon âme autour de moi... plutôt ne cherche rien, dormons. Elle est dans la lune ─ chez toi.

Cependant que par la fenêtre, ouverte au grand soupir des hêtres, mon coucou vers la lune envoie une heure éternelle peut-être ?

une heure qui sonne une fois.

(Paul Fort, L'Aventure éternelle)

Insomnie

HODIE

Aller-retour sans réservation.



Papillon d'argent, pose-toi, là, sur ma tempe, en haut de l'homme ; toi, clair de lune, fais en somme d'errer un peu partout sur moi,

Cherche mon âme. Elle s'envole ? Elle est sur ma tempe, je crois. Je n'en suis plus sûr, elle est folle. Je crois qu'elle est folle de toi.

Cherche mon âme, clair de lune, ou bleu farfadet que je vois voltiger dans la fine brume de ma bouche autour de ma voix

murmurant : « Phébé !... », cherche donc, cherche mon âme autour de moi... plutôt ne cherche rien, dormons. Elle est dans la lune ─ chez toi.

Cependant que par la fenêtre, ouverte au grand soupir des hêtres, mon coucou vers la lune envoie une heure éternelle peut-être ?

une heure qui sonne une fois.

(Paul Fort, L'Aventure éternelle)

03 septembre 2005

Avec ses gros sabots

OLIM

Félicien, il y a une femme là-dessous.


Il avouait avec larmes avoir attisé par la braise des mets la furie de ses sens ; et, ces menus qu'il réprouvait, l'on peut aisément les rétablir ; à table avec Eustache Blanchet, Prélati, Gilles De Sillé, tous ses fidèles, dans la haute salle où sur des crédences posaient les plats, les aiguières pleines d'eau de nèfle, de rose, de mélilot, pour l'ablution des mains, Gilles mangeait des pâtés de boeuf et des pâtés de saumon et de brême, des rosés de lapereaux et d'oiselets, des bourrées à la sauce chaude, des tourtes pisaines, des hérons, des cigognes, des grues, des paons, des butors et des cygnes rôtis, des venaisons au verjus, des lamproies de Nantes, des salades de brione, de houblon, de barbe de judas et de mauve, des plats véhéments, assaisonnés à la marjolaine et au macis, à la coriandre et à la sauge, à la pivoine et au romarin, au basilic et à l'hysope, à la graine de paradis et au gingembre, des plats parfumés, acides, talonnant dans l'estomac, comme des éperons à boire, les lourdes pâtisseries, les tartes à la fleur de sureau et aux raves, les riz au lait de noisette, saupoudrés de cinnamome, des étouffoirs, qui nécessitaient les copieuses rasades des bières et des jus fermentés de mûres, des vins secs ou tannés et cuits, des capiteux hypocras, chargés de cannelle, d'amandes et de musc, des liqueurs enragées, tiquetées de parcelles d'or, des boissons affolantes qui fouettaient la luxure des propos et faisaient piaffer les convives, à la fin des repas, dans ce donjon sans châtelaines, en de monstrueux rêves !

(Joris-Karl Huysmans, Là-bas)

01 septembre 2005

Comment devenir humain

OLIM

Le bien, le mal, la morale, les larmes, l'absolu, et une jeune éponge.


Et il leur parla. Il n'existe pas de mots pour exprimer ce qu'il leur dit, aussi ne s'en servit-il pas. Ce qu'il avait à dire jaillit au fond de son âme dans un grand élan lyrique. Dans ce bref éclair de pensée étaient contenues toutes les pensées qui avaient sommeillé dans son esprit depuis vingt ans, et aussi tous ses livres, toute sa musique, toutes ses craintes, toutes ses joies, tous ses étonnements, toutes ses aspirations. Son message passa d'un cristal à un autre comme une traînée de poudre.
Il y parlait des magnifiques dents blanches de Zena et de sa voix musicale, et du jour où elle avait fait renvoyer Huddy, et de la courbe de sa joue et de la profondeur expressive de ses yeux . Il y parlait du corps de Zena, il énumérait les mille et une raisons qu'avait un être humain de la trouver belle. Il y parlait du chant éloquent de sa guitare d'enfant, de sa tendresse généreuse, du danger qu'elle n'avait pas craint d'affronter pour défendre cette forme de vie qu'un cristal lui avait déniée en la créant. Il décrivait sa nudité sans artifices ; il évoquait les larmes amères qu'elle tentait de dissimuler sous les clairs arpèges de son rire ; il rappelait ses souffrances et sa mort.
Et tout cela contenait une définition implicite de l'humanité. Il s'en dégageait une espèce de morale splendide qui formait la véritable base du principe de concurrence vitale. « Le premier impératif de survie s'exprime en fonction de l'espèce ; le suivant en fonction du groupe ; le dernier en fonction de l'individu. » Tout le bien, tout le mal, toute la morale, tout le progrès dépendent de l'ordre dans lequel on se conforme à ces trois impératifs. Si l'individu survit aux dépens du groupe, il met l'espèce en danger. Si le groupe entend survivre aux dépens de l'espèce il va manifestement au suicide. L'essence du bien et du mal réside là ; c'est de cette source que coule la justice pour l'humanité entière.
Il revint ensuite à Zena, à celle qui s'était volontairement sacrifiée pour l'humanité. Elle avait donné sa vie pour une caste étrangère et l'avait fait en se conformant à la plus haute des morales. Les idées de justice et de pitié n'avaient peut-être qu'une valeur relative, mais rien ne pouvait empêcher que sa mort, survenue alors qu'elle avait gagné le droit de survivre, ne fût, du seul point de vue esthétique, une faute.
Tout cela, malgré la maladresse, l'imprécision de nos pauvres mots humains était implicitement contenu dans l'unique phrase du message que Horty apportait aux cristaux.
Horty attendit.

(Théodore Sturgeon, Cristal qui songe)